La Bouquinerie

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Nouveautés à paraître en juin 2017.

" Les limites de ma langue sont les limites de mon monde. " Ludwig Wittgenstein

" Qui vole un œuf puis un bœuf n'a pas le sens des proportions. " Coraline Klême

DANS LA MÊME COLLECTION (PAR ORDRE DE PARUTION) : 25 MEURTRE(S) À...
JAUJAC, RUOMS, VALENCE, LES VANS, ANNONAY, AUBENAS, NYONS, CRUSSOL, PRIVAS, DAVÉZIEUX, PEYREBEILLE, MONTÉLIMAR, CHOMÉRAC, CREST, TOURNON, VALS-LÈS-BAINS, ALISSAS, ROMANS, COUX, THUEYTS, BOURG-LÈS-VALENCE, VALLON-PONT-D’ARC, DIE, DANS LES BARONNIES ET
ÉTOILE...

CAROLINE PESCH

Meurtre à Étoile
L'eau du Rhône et l'oursin

Une enquête de Lili Klême

À Etoile-sur-Rhône, c’est la canicule. Lili Klême prend un verre à la terrasse du café de la place de la République et s’amuse à
regarder passer les gens. Soudain, elle voit arriver un 4X4 immatriculé en Navarre. Qu’est-ce qu’un Navarrais peut bien venir faire dans la Drôme un 6 juillet ? Ce jour marque le début de la fameuse fête de Pampelune et Lili se disait, justement, qu’elle serait bien partie là-bas « à la barule ». L’homme, lui, n’y retournera pas de son vivant : il est assassiné au quartier des reines. Lili Klême se lance alors dans une enquête afin d’établir ce qui dans cette histoire relie Étoile-sur-Rhône à la Navarre. Un règlement de compte en lien avec le terrorisme basque ? Une rivalité entre professionnels de la filière du bois ? Un simple conflit familial ou une histoire de
jupons ? Grâce aux besoins de l’enquête, Lili Klême se rendra en Espagne pour élucider cette affaire.

D’origine belgo-navarraise, agrégée d’espagnol puis, cadre de l’éducation nationale, Caroline Pesch vit dans la Drôme depuis vingt-et-un ans. Lectrice éclectique, elle apprécie les aventures policières, les narrateurs un peu décalés et s’intéresse également aux particularismes linguistiques de la Drôme et de l’Ardèche. Ainsi, son personnage se plaît à incorporer quelques expressions régionales dans un polar fait pour distraire, amuser, nourrir le lecteur. Lili Klême est aussi une lectrice d’aventures policières et se laisse manifestement influencer par le privé de Manuel Vázquez Montalbán…

« D’ÉTOILE À LA NAVARRE DANS UN POLICIER SURPRENANT », RENÉ SAINT-ALBAN.

DANS LA MÊME COLLECTION (PAR ORDRE DE PARUTION) : 25 MEURTRE(S) À...
JAUJAC, RUOMS, VALENCE, LES VANS, ANNONAY, AUBENAS, NYONS, CRUSSOL, PRIVAS, DAVÉZIEUX, PEYREBEILLE, MONTÉLIMAR, CHOMÉRAC, CREST, TOURNON, VALS-LÈS-BAINS, ALISSAS, ROMANS, COUX, THUEYTS, BOURG-LÈS-VALENCE, VALLON-PONT-D’ARC, DIE, DANS LES BARONNIES ET ÉTOILE...

environ 230 pages. EAN : 9782847941463
13 euros

Pour des extraits, pour commander et plus de renseignements, cliquez ici


CHAPITRE I

" Ni tous ceux qui s'y trouvent le sont ni tous ceux qui le sont s'y trouvent " grommelai-je. Car j'observais une fofolle attablée à la terrasse du bar de la place de la République. Sa cigarette laissait échapper une fumée qui allait mourir directement dans un landau parqué à côté d'elle. En grande conversation avec une amie, la jeune mère dégus-tait une bière, consultait régulièrement son smartphone et simultané-ment s'ingéniait à bercer le landau pour endormir son bébé. Je ne suis pas toujours maître de mon visage et je me sentis faire la moue. J'ai déjà fait plusieurs fois la moue devant mon miroir pour vérifier. Il faut reconnaître que je ne suis pas à mon avantage. L'idée que la fumée pût incommoder et exciter le nourrisson n'effleurait pas plus la mère que la copine qui lui faisait face. Je levai également au ciel les yeux bleus que j'ai en amande. Puis, je balayai du regard les clients du bar. Les pleurs du bébé ne semblaient pas les incommoder occu-pés comme ils étaient par leurs propres affaires. Je remarquai quel-ques visages vaguement familiers. Ceux d'une clientèle qui devait habiter le village. Des visages que je reconnaissais sans vraiment les connaître pour les avoir croisés ça et là. Car de nouvelles familles sont récemment venues profiter des avantages d'Étoile et de notre belle campagne périurbaine. Étoile, mon beau village drômois, au sud de Valence, offre venelles, ruelles médié-vales et comme un premier avant-goût de la Provence. On y trouve suffi-samment de commerces pour subsister avant le prochain déplacement au supermarché le plus proche. À certaines heures de pointe, nous avons même nos diffi-cultés pour trouver à nous garer au centre du village. Mais ne nous y trompons pas. Étoile a encore les avantages de la campagne et il ne m'est, par exemple, encore jamais arrivé d'avoir à slalomer sur un trottoir d'Étoile, comme c'est le cas en ville, à cause des chiens qui défèquent partout. Le soleil de ce début de juillet brûlait tout ce qu'il touchait et l'envie de me désaltérer, de faire une pause comme tous les clients du bar me prit moi aussi. Mais, il me fallait d'abord passer à l'agence avant de songer à boire quoi que ce fût. Car je n'avais pour tout argent liquide qu'un billet abîmé : cinquante euros retirés la veille au soir au distributeur.
Au guichet de l'agence bancaire, je trouvai une jeune fille blonde qui me parut peu dégourdie. D'ailleurs le responsable qui se tenait à côté d'elle, un homme assez jeune lui aussi, lui prodiguait des conseils bienveillants. Peut-être était-il sensible au physique de la fille. Une stagiaire, sans doute. Ou alors une étudiante qui avait trouvé plus confortable de chercher un job d'été dans un endroit réfrigéré et aseptisé plutôt que dans un verger d'abricotiers de la vallée du Rhône. Je me mis à l'imaginer plantée au beau milieu de caisses d'abricots, les bras ballants comme dans l'agence. J'étouffai un fou rire. Je tentai de contrôler mon visage pour qu'il ne trahisse pas mes pensées. La présence de l'homme m'aida et me rassura : il serait plus aisé de régler le problème du billet avec un professionnel. Comme il y avait deux personnes au guichet avant moi, pour patienter, je sortis mon portable et tapotai un message afin de souhaiter une très bonne fête votive à mes cousins espagnols de Pampelune. Il était onze heures passées. Nievès, son frère et leur bande de copains devaient déjà se trouver quelque part dans la cohue vêtue de rouge et de blanc. Une marée humaine constituée à la fois de la plupart des habitants de la ville, de ceux des communes voisines et des très nombreux touris-tes nationaux et étrangers qui s'étaient donnés rendez-vous pour l'occasion. Je regardai l'heure à ma montre et refoulai un vague à l'âme naissant. Il était onze heures cinq. Dans moins d'une heure, la fête éclaterait. Je jetai un œil sur la guichetière qui disait quelque chose d'inaudible et n'avait pas bougé d'un iota. Je rangeai mon portable dans mon sac. L'employé de banque avait disparu dans un bureau et devant moi les deux personnes étaient toujours au guichet. Pour patienter et pour préserver la discrétion due aux clients de l'agence, je fis trois pas en arrière, tournai la tête et commençai à m'intéresser à un type à la peau rougie par le soleil, occupé à retirer de l'argent au distributeur de l'agence. La vue du fichu distributeur aurait dû me mettre de mauvaise humeur. Au contraire, j'essayai de réfréner un nouveau début de fou rire car l'homme qui portait un bermuda et un marcel froissé à très large encolure faisait penser à un gros homard. Un homard à côté d'une chouette. Parce qu'à deux pas de l'homme, une vieille dame attendait son tour. Elle portait de grosses lunettes démodées en plastique avec des branches en acier posées sur un nez pointu qui la faisait ressembler à une chouette. Le retrait effectué, l'homme en débardeur s'apprêtait à quitter les lieux lorsque la veille dame au visage de chouette l'interpella. Je vis qu'elle lui tendait une carte.
- Pourriez-vous m'aider? demanda-t-elle au homard en marcel. C'est que je ne sais pas où il faut mettre la carte.
Cela mit fin à mon fou-rire intérieur. Pourquoi étais-je la seule personne en alerte ? La superficie de l'agence ne devait pas dépasser les vingt mètres carrés. Est-ce que les autres n'avaient pas entendu la petite vieille ? Etaient-ils tous sourds et aveugles ? Je regardai la gour-de aux bras ballants. Je vis qu'entretemps, le banquier était ressorti de son bureau. Il remettait un papier aux deux autres personnes avant moi. Elles étaient ensemble et quittèrent bientôt l'agence. À côté de lui, la jeune fille qui n'avait pas bougé d'un pouce souriait béatement. L'employé de banque salua alors la cliente suivante, c'est à dire, moi, Coraline Klême. Je ne m'y attendais pas.
- Bonjour. Comment vous dire …
Je voulais expliquer au banquier qu'il m'en était arrivé une belle, la guigne de la veille, c'est à dire l'histoire du billet. Mais l'inconscience de la vieille dame au visage de chouette me fit perdre le fil. Je jetai un regard sur le type en marcel qui était revenu devant le distributeur et qui m'avait tout l'air de s'intéresser au problème de la vieille dame. Et c'était ça le problème, me dis-je. Car je me demandais si la pauvre n'allait pas tout bonnement lui donner son code secret. L'employé de banque attendait patiemment que je poursuive mais je me rendis compte qu'il avait repéré la vieille chouette.
- Hier soir, lorsque l'agence était fermée, je suis venue retirer de l'argent. Et voici le billet que votre distributeur m'a fourni, dis-je. Je sortis un reçu faisant foi et un billet de cinquante euros d'une enveloppe. Le billet était tout beau, tout neuf mais il en manquait un bout entier.
- Le bout manquant est sûrement resté coincé dans l'éjecteur, répondit l'employé.
- Sûrement, acquiesçai-je, comme si le mot " éjecteur " m'était familier. Puis, je décochai un regard plus inquiet que rancunier en direction du distributeur.
Entre temps, le banquier s'était emparé du billet. À mon grand étonnement, il l'examina à peine, comme si dans l'agence ce genre de désagrément était monnaie courante.
- Il est neuf et dans ce cas, on le remet dans le circuit, m'expliqua-t-il.
- Malgré le bout manquant ? C'est tout de même ennuyeux pour le prochain qui va le retirer, lui dis-je. Et donc, que me proposez-vous ?
- L'ennui, c'est qu'ici nous n'avons pas de liquide. Il faudrait que vous repassiez dans la semaine.
Quand on abuse, il peut m'arriver de perdre patience. Mais en raison de l'affabilité de l'employé, de sa belle mine et de ce qui se jouait devant le distributeur, je gardai mon calme.
- Ecoutez, répondis-je, hier soir on m'a refusé le billet. Du coup, je n'ai pas pu faire mes courses comme je voulais. La commerçante craignait que la Poste ne l'accepte pas. Elle ne prenait pas la carte bleue et je n'avais pas mon chéquier… Figurez-vous que j'étais enfermée dehors parce que je n'avais pas mes clés et que mon mari n'était pas encore rentré. Je vous passe les détails, dis-je au joli banquier qui écoutait mon discours sans se départir de son sourire. Bref ! Comprenez que je ne vais pas en plus attendre mon argent et revenir, parce que votre distributeur a déchiré mon billet, tout de même !
J'avais sûrement dû hausser le ton, parce que la potiche sursauta.
- J'ai une solution, répondit le sympathique employé. Mais il faut que vous acceptiez des pièces : vingt-cinq pièces de deux euros.
- Dans un de ces rouleaux réservés aux commerçants ?
Je n'hésitai pas longtemps.
- J'accepte, répondis-je.
L'employé disparut à nouveau dans un autre bureau. La potiche plantée derrière son guichet sembla enfin remarquer la présence de l'homme en marcel et de la vieille dame.
- Qu'est-ce que je dois faire ? demanda cette dernière.
La jeune fille esquissa un mouvement mais n'alla pas au bout de son initiative. Quelle mollassonne, pensai-je avant de commencer une phrase à son attention.
- Dîtes, vous ne pourriez pas…
- Oui, venez aidez cette dame, s'il vous plaît, coupa l'homme en marcel en direction de l'employée.
- Mais oui, allez donc voir madame, fit le banquier qui reparaissait justement un rouleau à la main.
Cette indolente alla enfin aider la vieille dame et l'homme en marcel quitta aussitôt les lieux. Connaissait-il le code secret ? La vieille dame allait-elle plutôt le confier à la jeune fille ? Je me sentis faire la moue.
- Tenez, voici vos pièces, me dit le banquier. C'est plus lourd qu'un billet !
- En effet, dis-je, avant de le remercier.
Je sortis de l'agence en même temps que la vieille dame. Je lui tins la porte. Une fois sur le trottoir, je ne pus m'empêcher de lui faire la morale.
- Madame, ce que vous avez fait dans l'agence n'est pas bien prudent. Vous ne devez communiquer votre code à personne. Je suppose que l'employée vous l'a dit et que vous n'en avez rien fait.
- Oui, oui. C'est que je n'ai pas l'habitude de prendre de l'argent au distributeur, répondit la vieille dame.
J'eus la conviction que cette inconsciente recommencerait à la première occasion. Je levai encore les yeux au ciel et abandonnai ma protégée. Quel besoin ai-je de toujours me rendre compte de détails qui passent inaperçus aux yeux des autres ? Par contre, quiconque m'aurait, par exemple, demandé la couleur des lunettes de la vieille dame ou celle du marcel de l'homme, aurait probablement été bien déçu par mes talents d'observation. Je ne suis pas observatrice au sens où l'entend Charles, mon mari. Un séquoia pourrait pousser en une nuit au bout de notre chemin que je ne le remarquerais pas. Je me dirigeai vers le café. J'allais enfin satisfaire mon envie de m'accorder un moment de plaisir. Me laisser aller à la terrasse d'un café de ce qui désormais, depuis quinze ans, est aussi mon village. Je réalisai qu'à Étoile, je ne l'avais encore jamais fait. Je me retournai et sur le trottoir je cherchai du regard la vieille dame. Je la vis qui traversait la rue du Temple au milieu des voitures et en dehors des clous. Elle marchait tout doucement mais visiblement déterminée à aller d'un point à un autre en dépit des règles les plus élémentaires de sécurité. Je tournai la tête pour ne plus la voir car cette fois, c'en était trop. Je gagnai rapidement le café de la place. Lorsque je fus enfin installée à la terrasse, je commandai une limonade. Je n'en avais pas bu depuis bien longtemps. Je savourai par avance mon plaisir et me préparai à me livrer à l'une de mes occupations favorites quand je suis à une terrasse de café : mater les passants et leur inventer une histoire. Mon autre occupation favorite, c'est d'écouter les conversations des gens.
Comme il faisait toujours aussi chaud, j'avalai ma limonade sans vraiment prendre le temps de la déguster et en commandai rapidement une seconde. Je me mis à penser au vin limé que buvaient mes oncles navarrais. Puis, je fixai la plaque d'immatriculation d'une voiture qui arrivait. Ou bien ce fut le contraire. Ce fut plutôt le fait de remarquer une voiture immatriculée en Navarre, un verre de limonade à la main qui me fit me remémorer le verre de vin coupé de limonade qu'affectionnaient mes oncles espagnols. À ce moment, la fumeuse au landau et son amie qui traînaient encore à la terrasse quittèrent les lieux. Je les regardai puis, je cherchai la voiture immatriculée en Navarre. C'était une jeep Grand Cherokee. Son propriétaire pouvait parfaitement l'avoir achetée à quelque Navarrais et venir d'une toute autre région puisqu'en Espagne une voiture garde pour toujours son numéro d'immatriculation. La voiture se gara sur le parking de la place de la République. Je vis un homme en sortir. Brun, assez costaud, en pantalon et polo de marque, peut-être vert bouteille ou bleu. L'homme avait en tout cas, le type et l'allure du parfait Navarrais et devait avoir la cinquantaine. Et puis, il y avait ce foulard de Saint Firmin accroché au rétroviseur intérieur. Ça alors ! Que pouvait bien faire un Navarrais un six juillet dans un village français de la vallée du Rhône ? L'homme fit quelques pas en direction du café où je dégustais ma seconde limonade. Il fut bientôt rejoint par une femme avec laquelle il avait vraisemblablement rendez-vous. Je la dévisageai en vain. Je lui trouvai un air familier mais je ne l'avais jamais vue non plus. Ils allèrent s'asseoir à la table occupée auparavant par la mère au landau. Je ne manquai pas d'interpréter l'arrivée de l'homme à ma façon. C'était un signe. Que faisais-je si loin de Pampelune au moment de la fête de la capitale navarraise ? Je bus une bonne gorgée de limonade et me mis à observer la table du Navarrais. Je pensai que la femme avait un je-ne-sais-quoi de Catherine Frot en beaucoup moins pétillante. Une sorte de Grace Kelly sans grâce. Une fadasse, quoi ! Elle aussi devait avoir la cinquantaine. Elle était châtain, portait un jean et un T-shirt ou bien un chemisier. Rien de bien soigneux en tout cas, si bien qu'elle n'avait pas beaucoup d'allure. Comme j'aurais bien voulu écouter leur conversation, je tendis l'oreille. Mais j'étais hélas bien trop éloignée de leur table. Se parlaient-ils en français, en castillan, en basque ? Je mourrais d'envie de le savoir. La femme avait commandé une bière et le Navarrais une eau gazeuse qu'il but très rapidement. Cela m'étonna. Qu'il bût de l'eau. Pas qu'il le fit rapidement. D'ailleurs, il n'était pas venu pour traîner à la terrasse car il se leva peu de temps après, serra la main de la dame, retourna à sa voiture, démarra et fit tout le tour du parking pour en sortir. Je le regardai passer en direction de l'Eglise. Je suivis du regard le Cherokee marron à loisir grâce aux deux gendarmes couchés qui nous obligent à ralentir. Quand le 4x4 eut disparu dans la rue des Ecoles, je tournai la tête dans la direction opposée pour observer la femme qui avait bu en compagnie du Navarrais. Elle avait disparu. Je la cherchai en vain. Les cloches de l'église d'Étoile sonnèrent. Il était midi. Je pensai à mes cousins qui devaient être occupés à trinquer. Je me dis qu'il était temps de prendre du souci . J'attrapai le rouleau de pièces de deux euros, je payai mes deux consommations et laissai une pièce à la serveuse. Comme le pourboire est une pratique qui tend à disparaître, cette dernière me remercia chaleureusement. Sur le trottoir, j'aperçus la vieille dame à la tête de chouette. La voir traverser en dehors des clous ne m'étonna guère mais, cette fois, la voie était libre et la vieille dame gagna le parking de la place de la République sans risque. Deux minutes plus tard, tout doucement, à vingt à l'heure au volant d'un tacot couleur mandarine qui faisait de la fumée, la vieille dame quitta les lieux sous mon regard pantois. Je me promis de me regarder dans le miroir avec le regard pantois pour voir quelle tête cela me fait. Quelle zinzin celle-là, me dis-je. Encore une folle à lier ! Une bonne à mettre au cabanon, certainement plus dingue que ceux qui s'y trouvent. " Ni tous ceux qui s'y trouvent le sont ni tous ceux qui le sont s'y trouvent " grommelai-je.

CHAPITRE II

Le lendemain matin, l'alarme programmée pour sept heures me tira de mon sommeil. J'attrapai mon smartphone pour éteindre la sonnerie puis je tendis le bras en direction de mon mari. Je ne trouvai rien à part un vieux T-shirt de chez Kukusumusu roulé en boule qui avait fait office de haut de pyjama. Je me souvins alors que Charles était parti faire une randonnée de quelques jours dans le Vercors avec Emile, son vieux pote d'enfance. Charles et Emile (un austère) n'affichent pas la même sensibilité politique. Pour le reste, ils s'entendent sur tout. Ils partagent, par exemple, la même aversion pour les dîners mondains, la foule, la fête, les bains de soleil sur la plage ensoleillée, le bal des pompiers. Ils négligent la saint Valentin. Non pas que Charles soit particulièrement radin. Son pote Emile n'est pas après ses sous non plus. Mais ils détestent toutes ces choses que je continue d'apprécier à leur juste valeur et qui transforment la vie en grand cabaret du monde. Une année, j'ai tout de même réussi l'exploit de traîner Charles aux fêtes de Pampelune. S'il est parvenu à faire germer en moi la graine de l'aversion pour la corrida, il ne pourra jamais m'ôter mon enthousiasme pour l'ambiance de cette fête. Toujours est-il qu'en ce début de juillet deux mille quinze, les deux boute-en-train prenaient le frais quelque part vers Vassieux-en-Vercors. Le T-shirt Kukusumusu sentait le mâle. Je me concentrai sur les motifs qui le décorent. Lors de l'achat, j'avais écarté les plus obscènes au bénéfice d'un thème qui conviendrait à Charles. Les motifs représentaient les jeux du cirque. Mais ils étaient inversés car les hommes prenaient la place des animaux.
Je sautai du lit. Le matin, je ne suis pas du genre à traîner après mon réveil. Et puis j'avais décidé de me lever tôt pour diverses raisons : je voulais préparer le petit déjeuner de mon fils et l'accompagner à la gare des TGV pour son départ en Bretagne. Je souhaitais aussi me connecter sur le site de la télévision publique espagnole qui durant toute la semaine allait retransmettre en direct l'encierro . L'encierro avait lieu à huit heures sonnantes du matin mais l'émission commençait une demi-heure avant. Je mis les jeux du cirque au sale. Je lançai la cafetière électrique et me douchai rapidement. Je m'habillai d'un pantalon et d'un chemisier blanc agrémentés de bijoux et d'un foulard de Saint Firmin. Je me contemplai dans le miroir, souris en imaginant ce que mon fils ne manquerait pas de me dire sur ma tenue. Puis, j'étouffai un bâillement et me vis plusieurs années en arrière lorsqu'enfant, pendant nos vacances en Espagne, je suppliais mes parents, ma tante et mes oncles navarrais de me réveiller à cinq heures le lendemain pour aller voir passer l'encierro chez les amis de la rue Estafeta. Le moment venu je refusais de me lever. À l'époque, cette course de taureaux de combat avait lieu à six heures. Je me demande à quand remonte le changement horaire et s'il a un lien avec la massification de cette fête. Je me servis un café noir. Je plaçai mon ordinateur portable sur l'îlot central de la cuisine et me connectai.
Javier Solano, l'éternel présentateur de l'encierro, interviewait un vétéran. Un type complétement chauve. Un gars facile à repérer dans le flot des coureurs pour un cameraman comme pour des téléspectateurs. Le chauve miraculé de l'année mille neuf cent quatre-vingt-six parlait d'une blessure à l'aine gauche provoquée par un taureau d'élevage Miura. Ces taureaux sont parmi les plus dangereux. Tout en dégustant ma tranche de pain tartinée de sirop de Liège, je ne perdis pas une miette de la retransmission. Ce n'était pas tant l'encierro en soi qui m'intéressait que la nostalgie de la ferveur, de la langue, de l'esprit grégaire et festif des Navarrais et de la douce folie de ces gars. Ces gaillards qui risquent leur vie devant des cornes de taureaux et appellent ça " la fête ". J'avalai trois mugs de café noir. Puis, j'écoutai respectueusement les deux premiers chants à Saint Firmin. Comme mon fils n'était pas encore levé, je m'emparai d'un journal que j'enroulai comme les participants de la course et me mis à entonner le troisième chant à tue-tête. Pas pour réveiller mon fils qui dormait. Mais justement parce qu'il dormait. Ainsi, il ne surprendrait pas sa mère, occupée à chanter devant son écran d'ordinateur comme une crétine. Je suivis toute la course en direct, la répétition commentée et les reprises au ralenti. Je me revis avec l'un de mes oncles occupé à m'acheter un ballon et un appareil photo pour enfants. Il faisait " Priittttt " lorsqu'on appuyait et un petit bonhomme sortait de l'objectif. Je me remémorai la messe interminable à l'église San Lorenzo où ma mère m'avait emmenée. J'avais pris une photo du curé au moment de la Communion. " Priittttt ". Cela m'avait valu une bonne calotte de ma mère. Je crois bien que les Espagnols avaient la main légère et cela ne choqua aucun fidèle. En ce temps là, je vivais en Belgique, à Köpchen. Je ne parlais pas l'espagnol et je ne comprenais rien à la manière de vivre des Navarrais. La dernière diffusion de la course de l'encierro me déplut. Non pas parce qu'elle servait de générique de fin. Parce que la musique anglo-saxonne choisie par le réalisateur de l'émission n'avait aucun lien avec le reste. Puis, je me demandai où diable j'avais bien pu ranger les clés de la maison que je cherchais depuis deux jours. Je me saisis de mon téléphone portable et appelai ma mère.
- Maman, tu as regardé l'encierro sur le canal international, n'est-ce pas ?
- J'ai complétement oublié.
- M'enfin ! Je t'avais prévenue pourtant. Demain, n'oublie pas ! Dis maman, j'ai perdu les clés de la maison. Ça fait deux jours. Tu ne voudrais pas faire une prière à saint Antoine ? Avec toi, j'ai l'impression que ça marche toujours, lui dis-je.
- Ah ! Tu n'es pas croyante… mais tu me demandes de prier pour toi !
- Oui. Ne cherche pas à comprendre et prie Saint Antoine.
- Une messe, de temps en temps, ne te ferait pas de mal et…
- Maman, fais-moi une prière. Ça m'énerve de ne pas avoir mes clés.
- Ben voyons ! s'exclama ma mère. Tu te soubiens de Sainte Barbe uniquement quand le temps est à l'orage !
Et ma mère raccrocha aussi sec. Je m'en agaçai et m'en voulus de m'en agacer car c'est ma mère et je lui dois le respect. Mais normalement celui qui appelle raccroche, pas l'inverse. Je poussai un long soupir. Puis, je me calmai. Je rappelai ma mère.
- Maman, il va faire très chaud. Pense à boire. Même si tu n'as pas soif.
Puis, je raccrochai la première. Entretemps mon fils s'était levé. Il me regarda de haut en bas et de bas en haut, hilare. Il leva le pouce en signe d'approbation complice et me tendit de l'autre main le téléphone fixe.
- C'est le vicomte ! me souffla-t-il à voix basse, avant de disparaître.
- Tais-toi ! lui dis-je.
Le Vicomte, c'est Jacky et pour rien au monde je n'aurais voulu qu'il entende son surnom. Ni en l'occurrence qu'il apprenne qu'il en a un.
- Allô ?
- Lili ? C'est Jacky. Il faudrait que tu viennes à la mairie. Les gendarmes sont là et on a besoin de tes talents de traduction.
- De mes talents de traduction ?
- Oui. On a un Espagnol qui est venu mourir ici et on a besoin de toi. Tu ne devineras jamais d'où il vient. Un Navarrais, figure-toi !
- Comment ?
Je vérifiai l'heure du train de mon fils. J'avais deux bonnes heures devant moi. Je sautai dans ma voiture. Cinq minutes plus tard, j'entrai à la mairie. Je rejoignis rapidement Jacky dans le hall et le trouvai en compagnie de deux gendarmes. Ils avaient l'air de prendre Jacky de très haut.
- Bonjour madame Klême, s'exclama le gendarme. Je suis l'adjudant-chef Grawscki. Et voici le brigadier Maréchal. Monsieur Ramat nous a dit que vous parliez espagnol et nous avons besoin de contacter les proches du défunt.
- Le défunt ? dis-je.
Il ne pouvait s'agir que du conducteur du Cherokee aperçu la veille, mais je voulais en avoir la confirmation.
- De quoi est-il mort ?
- C'est un Espagnol. Un certain Gnoquiza quelque chose… Un nom imprononçable et à coucher dehors, répondit l'adjudant-chef Grawscki. Deux noms, même !
Jacky laissa échapper un toussotement bien à lui. Une espèce de toussotement en dedans, à trois temps, effectué la bouche fermée et qui chez lui trahit toujours un moment de gêne.
- Et si on montrait les papiers du défunt à Li... à madame Klême, se reprit Jacky.
- Maréchal, donnez les papiers de l'Espagnol à madame, ordonna l'adjudant-chef, comme si l'initiative venait de lui.
J'examinai la photo du mort sur sa carte d'identité. C'était bien le Navarrais au 4x4.
- Iñaki Izarazu Guenduláin. Né en mille neuf cent soixante-deux à Izarra de Lónguida. Domicilié à Olaz.
- C'est où par rapport à Pampelune ? me demanda Jacky.
- Pas bien loin. Tu as dû passer à côté le jour où tu es parti visiter Roncevaux.
- Nous ne sommes pas venus parler tourisme, coupa l'adjudant-chef Grawscki.
Et moi, je n'étais pas venue me faire gronder par la gendarmerie. Mais je ne dis rien. Si je voulais en savoir plus, le mieux était d'obtempérer aux ordres de l'adjudant-chef. Car, à présent qu'il était mort, le Navarrais piquait encore plus ma curiosité. Sans un regard pour Jacky qui venait de manifester une nouvelle fois sa gêne en toussotant, l'adjudant-chef Grawscki s'adressa à moi.
- Donc, nous vous avons fait venir sur les conseils des muni-cipaux pour une mission bien précise : joindre la police espagnole ou la famille. Passez à la gendarmerie vers quinze heures, madame Klême. Vous pourrez téléphoner dans le bureau du brigadier ici présent.
- Monsieur l'adjudant-chef, vous ne m'avez toujours pas indiqué la cause du décès, dis-je.
- Accident de la route. Hier, vers une heure de l'après-midi il est allé heurter un chêne puis il a fait plusieurs tonneaux avant d'atterrir dans un champ du quartier des Reines. L'homme n'avait pas sa ceinture et était sous l'empire de l'alcool. Dans le véhicule, on a retrouvé une bouteille de whisky aux trois quart vide et sa bouche puait l'alcool.
- S'il avait l'habitude de téter comme ça, la famille ne sera pas étonnée d'apprendre son décès, ajouta le brigadier.
- Messieurs les gendarmes, je suis évidemment toute disposée à vous aider à contacter les autorités compétentes mais pas à quinze heures. Là-bas, c'est l'heure de la pause-déjeuner. Nous ne trouverions probablement personne. Nous pourrions essayer d'appeler tout de suite car je suis sûre que la police municipale ne verra aucun inconvénient à mettre un téléphone à notre disposition, n'est-ce pas, monsieur Ramat ? dis-je en me tournant vers mon ami. Ce dernier répondit évidemment par l'affirmative.
- Nous n'avons qu'à chercher le numéro de téléphone de la mairie d'Olaz, dis-je en mettant exprès le bout de la langue entre les dents pour prononcer le nom à l'espagnole.
- Parfait, approuva Jacky.
- Par contre, pour ce qui est d'appeler la famille, je regrette, mais je m'y refuse catégoriquement.
Les gendarmes firent mine de ne pas relever mes derniers propos. Jacky emmena tout le monde dans son bureau. Trouver le bon numéro grâce à Internet fut un jeu d'enfant et j'appelai immédia-tement. Je le fis en espagnol :
- Mairie d'Olaz, j'écoute.
- Bonjour, j'appelle de la mairie d'un village français. Le nom d'Iñaki Izarazu Guenduláin vous dit-il quelque chose ?
- Bien sûr, c'est un habitant du village que je connais depuis toujours. Un ébéniste.
- Mais vous n'êtes pas un parent, n'est-ce pas ?
- Non, non. Pourquoi ?
J'annonçai le décès d'Iñaki Izarazu Guenduláin à l'employé de la mairie de son village. Ce dernier commença par exprimer sa surprise, puis sa tristesse. Et puis il m'expliqua avec la plus grande sollicitude ce qu'il convenait de faire.

 

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